Handisport : les questions qu’on n’ose jamais poser (et d’autres)

paratriathlonIl était une fois, une belle troupe de triathlètes en route pour Engadin (Suisse). Arrivés au pied des Alpes, la montagne les narguait avec son dénivelé, son paysage de dingue et ses lacets de l’enfer. Dans les voitures, les lascars pleuraient de ne pas avoir pris leur vélo ou imploraient le chauffeur de s’arrêter pour finir à pied tellement les chemins donnaient envie de courir. Alors, quand les premiers cyclistes furent aperçus, c’est parti dans tous les sens : « il va le cramer avant la fin du col, il a une meilleure fréquence, il est plus frais. »  « Purée, le mec il monte la bosse sur un Venge en roue de 80mn et couché sur les prolongateurs ! » « Qu’est-ce qu’ils ont comme braquet, un 34 ou un 39 ? Pas un 42 en tout cas ? » « Regarde, ils se tapent la bourre, ENOOOOORME ! » « T’es con, pourquoi tu les doubles ??? et le spectacle alors, on s’en fout d’arriver à l’hotel, on veut voir qui va craquer en premier… » Bref, comme des gamins qui ne voulaient pas lâcher leur tablette.
Au final la belle équipe s’est aperçut que les cyclistes croisés plus haut étaient les triathlètes de l’équipe nationale allemande de paratriathlon et qu’elle résidait dans le même hotel qu’eux. Dès lors, d’autres questions on jaillit dans les esprits. Des questions pratiques, des questions naïves, des questions techniques qui sont restées sans réponse ne sachant pas trop comment aborder le sujet (et en allemand en plus !)

Déçus d’en être rester là, on s’est dit que si on trouvait une bonne âme pour répondre à nos questions, aussi bêtes soient-elles, à la prochaine rencontre on pourrait directement aller taper la discute entre passionnés sans cette inconfortable sensation qu’à tout moment on va heurter la sensibilité de la personne en face par un mauvais mot ou une remarque stupide. On a donc contacter David Pieffer ; paratriathlète émérite et Président de la commission paratriathlon pour nous aider. On lui a posé toutes nos questions, même celles dont on avait un peu honte (voire carrément honte)

Y’a-t’il une fédération handisport ? C’est quoi la différence avec le paratriathlon ?

Oui, il existe une fédération française handisport (FFH) qui gère le sport pour les personnes handicapées physiques et sensorielles (sourds, aveugles, …). Le handicap mental est géré par une autre fédération ; la fédération française du sport adapté. Quelle différence avec le paratriathlon ? Et bien la FFH gère un certain nombre de sports pour les personnes handicapés et reçoit la délégation pour ce faire du ministère en charge des sports. La FFH a la délégation pour le triathlon, mais ne pouvant gérer directement ce sport, elle a passé une convention avec la FFTRI qui assure cette gestion pour le compte de la FFH.

Comment doit-on dénommer un triathlète avec un handicap ? Parathriathlète, triathlète handisport, super triathlète avec 2 fois plus de courage et 2 fois plus de volonté ?

Et bien aujourd’hui, le terme consacré est paratriathlète. Ce terme a été créé par l’ITU en 2010. Le but était alors de faire intégrer le triathlon aux jeux paralympiques et il fallait donc une dénomination qui fasse penser au mot paralympique. Ceci dit, on peut encore dire triathlète handisport sans risquer de procès en hérésie !
2 fois plus de volonté et 2 fois plus de courage ? C’est intéressant de commenter ça. Deux fois plus de volonté ? C’est probable, les sportifs handicapés en ont souvent à revendre, par envie d’autonomie, de revanche, de montrer qu’il peut faire du sport tout comme un valide, … ou d’autres raisons encore ! Mais 2 fois plus de courage ? Je ne le pense pas. Si je prends mon exemple j’ai le sport dans la peau, c’est un plaisir pour moi de faire du sport, et je n’ai pas dans l’idée qu’il me faut du courage pour faire ce que j’aime. Demande-moi d’écouter un discours politique, là, il va me falloir du courage !

Combien existe-t’il de catégories ?

Expliquons d’abord pourquoi des catégories ? Pour que les compétitions soient équitables, il existe une classification qui répartit les athlètes dans différentes catégories. Dans chaque catégorie, les athlètes ont un niveau de handicap similaire et donc le même potentiel sportif. Le système de classification international en vigueur comprend 5 catégories, nommées PT1 à PT5. Les PT1 sont les paraplégiques et assimilés, les PT2 à PT4 sont les catégories de handicap « debouts », les PT2 étant les plus handicapés. La catégorie PT5 sont les paratriathlètes mal et non voyants.

Un triathlète avec un handicap peut-il s’inscrire dans n’importe quel club ou faut-il des infrastructures particulières ?

Théoriquement, un paratriathlète peut s’inscrire dans n’importe quel club. La politique de la FFTRI est de considérer qu’un paratriathlète est avant tout un triathlète. Mais concrètement, la nature du handicap peut entraîner des difficultés, notamment si le club n’a pas accès à des installations accessibles. Moi, je n’ai pas de difficulté d’accessibilité, je ne me pose pas la question, mais je ne suis pas en fauteuil roulant.

Peut-on faire toutes les courses ou est-ce compliqué de trouver des compétitions ?

Comme je l’ai dit au dessus, pour la FFTRI, un paratriathlète est avant tout un triathlète. La mention paratriathlon sur la licence n’est là que pour information, mais cela reste une licence comme une autre. Elle offre exactement les même garanties d’accès à toutes les compétitions agréées par la FFTRI. C’est déjà ça !
Mais après, comme pour l’accès à un club, l’accès à une compétition peut se heurter à la réalité (des marches d’escaliers sur le parcours course à pied par exemple barrant la route à un paratriathlète en fauteuil). Pour remédier à cela, la FFTRI a créé un label « épreuve accessible » qui garantit un accès à tous les paratriathlètes, quelque soit leur handicap.

A-t‘on une aide autorisée pendant une course ?

Sur le championnat de France de paratriathlon et sur les épreuves internationales, cela est très réglementé. Pour les paraplégiques, deux assistants (handlers en anglais) sont autorisés. Pour les mal et non-voyants, seul le guide peut apporter une aide. Pour les autres catégories, les assistants sont interdits sauf cas exceptionnel. Et ces assistants n’interviennent que lors des transitions. Mais sur les courses régionales, il en est différemment. Le but est de favoriser au maximum l’accès à la pratique. Toutes les aides sont alors envisageables, y compris un suiveur sur la course, ….

Comment concoure un « mal voyant »  ?

Comme je l’ai déjà éludé plus haut, un mal-voyant court avec un guide. Attachés ensemble à la taille pour la partie natation, en tandem sur la partie cycliste et attachés par les poignets sur la partie CAP.

monobrasComment freine-t’on sans main ?

Je dois humblement te dire que je n’ai jamais encore rencontré ce cas. Je ne sais donc pas.

Est-ce que le matériel coûte plus cher ?

Oui, c’est même prohibitif. Un handbike (le vélo couché à trois roues et pédalage à mains pour les paraplégiques) coûte 3000 € pour les modèles de base et 6000 à 7000 € pour avoir un appareil potable pour la compétition. C’est environ pareil pour un fauteuil roulant d’athlétisme. Une prothèse de course à pied, cela peut monter jusqu’à 15000 €. Heureusement, des aides existent et il n’est pas trop difficile de financer l’achat de ces matériels spécifiques.

Y’a-t’il des termes qui vexent, qui fâchent ?

Comme ça, sans trop réfléchir, j’en vois au moins un. Quand on parle de moi en utilisant le terme invalide en opposition au terme valide. Utilisons plutôt le terme handicapé SVP ! le handicap est là, il a sa réalité, je ne m’offusque pas qu’on parle de moi en disant handicapé. Par contre invalide ? Venez finir un triathlon, devant moi si possible, et on en reparle !

Qu’est-ce qui énerve le plus un athlète handisport ? 

Là, c’est ma perception que je te donne. Ce qui m’énerve le plus ? La pitié ! je n’en demande pas. Je me suis toujours considéré avant tout comme un sportif, de haut niveau qui plus est ! J’en ai toujours cherché la reconnaissance, les encouragements, les félicitations, comme tout sportif qui a fait de la performance son objectif majeur. Mais en aucun cas de la pitié !

Un mal-voyant qui suit son guide … Y’a drafting ou pas ?

Vous êtes sérieux là les gars ?

Est-ce que les français sont bons au niveau olympique ou courses internationales ? 

Oui plutôt bons. Je dirais que la France se situe dans les 4 meilleures nations. Dans presque toutes les catégories de handicap, il y a au moins un français dans le top 10 mondial, sinon dans le top 15. Trois athlètes, à la vue de leurs résultats depuis trois ans peuvent même espérer une médaille au jeux paralympiques : Yannick BOURSEAUX, Stéphane BAHIER et Elise MARC.

On voit des mecs avec une jambe sur des vélos de chrono. Comment ils montent sur la bête ?

Etant dans ce cas là, je vais te dire : comme on peut ! Au lieu d’enclencher d’abord une pédale, nous enfilons notre moignon dans une emboîture fixée à la selle et puis avec la jambe valide, nous nous lançons !

Comment on décide du handicap ? C’est en corrélation avec le taux d’invalidité de la Secu ?

Au niveau international, il y a un test de classification à passer pour déterminer si on appartient à une catégorie de handicap et si oui laquelle. En France, pour prendre une licence paratriathlon, la FFTRI n’exige aucun contrôle. C’est du déclaratif, il n’y a pas encore suffisamment de paratriathlètes licenciés (environ 140 actuellement) pour qu’un contrôle préalable soit envisagé.

Quelles sont les pires questions jamais entendues (à part les miennes) ?

Je vais te répondre en te parlant de la pire question que je n’ai jamais entendue, enfin à mon sens. Un journaliste qui me voit avant une course et qui me demande si je pense pouvoir finir ? Je lui ai sèchement répondu : « j’ai de l’argent à gaspiller en ce moment, je me suis inscrit pour bâcher à la mi-course ! d’autres questions ? » Voilà, ça m’a terriblement agacé que ma capacité à participer soit à ce point mise en doute.
Après, sur beaucoup de questions, je suis très indulgent. Peu de gens ont une vraie connaissance du handicap. Il faut admettre les questions qui peuvent sembler basiques.

Certains athlètes valides ne voulaient pas courir face à Oscar Pistorius car ils estimaient que sa lame en carbone l’avantageait vs des jambes humaines. Tu crois qu’un para triathlète pourrait faire jeu égal avec les Luiz, Billard, Haus, Collonge ? 

Qui sait ? Les meilleurs PT4 sur sprint lors des derniers championnats du monde ont couru en moins de 56 minutes. Pas encore au niveau des meilleurs valides qui sont plutôt à 53 minutes, mais l’écart est faible. Ceci dit, concrètement, ça me semble malgré tout peu probable. Le niveau minimum de handicap reconnu par l’ITU est déjà suffisamment lourd pour entraîner une vraie diminution de la motricité par rapport aux valides. Et puis, une main en moins par exemple, pour courir, ce n’est pas vraiment handicapant, mais pour nager si, la combinaison des trois sport fait qu’il y en aura toujours un des trois où le paratriathlète sera fortement diminué par rapport à un valide.

On me dit souvent que je nage comme un « bras cassé » pour se moquer de moi…tu penses quoi de cette expression ?

Ca m’amuse ! Surtout quand tu connais les performances réalisées par les personnes handicapées d’un bras (record du monde du 100 pap pour une personne paralysée entièrement d’un bras en dessous de la minute !). Cela montre comme le handicap est méconnu. Je m’amuse, et je ne suis pas le seul handi à le faire, à briser ces lieux communs. Comme quand j’ai gagné une épreuve en relai avec deux autres unijambistes ! Et oui, à 3 jambes, nous avons fumé tous ceux qui en avaient 6 ! Mais ceci dit, c’est ma perception des choses, certains handi sont peut-être, fâchés, vexés ou peinés quand ils entendent cette expression.

En cherchant sur le net on ne trouve pas grand-chose. C’est moi qui suit pas doué sur Google ou c’est vraiment le désert niveau communication ?

Il n’y a en effet pas beaucoup de choses. La FFH ayant délégué le travail à la FFTRI, elle ne communique pas sur ce sport. Donc, tu trouveras pas mal d’info sur le site fédéral, sur le site de l’ITU, mais en dehors de ça, peu de choses en effet.

On s’est bien douté que certaines de nos questions étaient « limites » mais on tenait à les poser néanmoins. Merci David pour ton temps, ta patience et ton indulgence et bravo pour ta carrière sportive de haut niveau et pour ton travaille quotidien à la Commission. Maintenant plus d’excuses, quand on croisera un paratriathlète sur une compète, on lui demandera quel braquet il envoie et son meilleure chrono sur 10 bornes.

peiffer

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